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La transition numérique, ennemie de la qualité de vie au travail ?

Alexandre Diard

 
Nouveaux outils, rythmes plus soutenus, nouvelles organisations... Le travail évolue. Quels sont les enjeux de cette transformation pour la santé et la sécurité des salariés ? C'est dans le cadre des 7e rencontres parlementaires pour la santé au travail que députés, sénateurs, philosophes et experts en santé au travail ont partagé leur vision du sujet.
 
 

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Transformations au travail : quels enjeux pour la santé et la sécurité ? Voici la problématique lancée dans le cadre des 7e rencontres parlementaires sur la santé au travail, qui se sont tenues mercredi à Paris. Un débat plus que jamais d'actualité, notamment à travers la question de la reconnaissance des maladies psychiques liées au travail, remise sur la table par le candidat à la primaire de gauche Benoît Hamon.

Épuisement, ennui ou crise du sens ?

Burn-out (épuisement professionnel par surcharge de travail), bore-out (ennui par sous-charge de travail), brown-out (désengagement au travail en raison de l'absence de sens ou d'utilité de ce dernier)… Autant de nouveaux termes pour qualifier des sensations de mal-être au travail qui ne sont, elles, pas nouvelles.

Faut-il pour autant considérer ces syndrômes comme des maladies professionnelles, comme le préconise Benoît Hamon ? La réponse est négative pour Jean-Marc Gabouty, sénateur de la Haute-Vienne et membre de la commission des affaires sociales : "Il est difficile de classer ces états comme des maladies professionnelles, car ils ont souvent des origines multiples issues non seulement de la vie professionnelle mais aussi de la vie personnelle et familiale du salarié". Plus généralement, les éléments externes à l'entreprise peuvent grandement participer au mal être au travail. "Les trajets peuvent être sources de tensions, voire d’accidents, fait remarquer Jean-Marc Gabouty. Il faut savoir qu’un tiers des salariés a plus de deux heures de trajet aller-retour par jour".

On travaille plus vite, avec davantage de contrôles

Reste que l'environnement de travail est en pleine mutation. "Aujourd’hui, les consommateurs deviennent de plus en plus exigeants, note Hervé Lanouzière, directeur de l’Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail (Anact). Ces exigences obligent les entreprises à s’organiser en conséquence. Par exemple, la rapidité de livraison affichée par certains sites de vente en ligne oblige les salariés à subir un rythme de travail très soutenu". Ces évolutions des modes de travail posent naturellement la question de l’équilibre des conditions de travail. Pour le directeur de l’Anact, "il y a derrière ces questions un réel enjeu de santé publique".

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Dans ce débat, la place grandissante des outils numériques dans la vie professionnelle est une question majeure. Pour Corinne Erhel, députée rapporteure au nom de la commission des affaires économiques du projet de loi pour une République numérique, "la digitalisation implique une évolution importante de certains postes de travail qui peut avoir un impact sur la santé des salariés. L’entreprise doit savoir anticiper ces évolutions". Selon elle, l’utilisation des outils numériques par l’entreprise doit elle aussi être maîtrisée, notamment s’agissant des méthodes de contrôle des salariés. "Un bon exemple est celui de la géolocalisation des chauffeurs routiers : elle institue une surveillance permanente qui n’existait pas auparavant, et qui peut avoir des répercussions en matière de stress".

Pour un droit à la déconnexion "personnalisé"

Pourtant, les salariés ne semblent pas reculer devant ces évolutions de leur emploi. "Un sondage réalisé par l’Anact a fait ressortir que les salariés vivent positivement l’arrivée du numérique dans leur travail", affirme Hervé Lanouzière. "Ils ont une perception positive de l’utilisation de ces nouveaux outils, mais 62% d’entre eux veulent que cette utilisation soit régulée, fait remarquer Corinne Erhel. Les chartes de bonnes pratiques ont un rôle important à jouer dans ce domaine, par exemple en mettant en place des périodes de trèves d’e-mails ou encore en rappelant qu'il est important de dire "bonjour" ou "merci" dans ses e-mails, même courts. A force d'habitude, certains messages trop abrupts en deviennent presque agressifs" (un conseil que livre également l'avocat Patrick Jeantet).

La recherche d'un équilibre entre l'efficacité de ces outils et le risque d'empiètement sur la vie privée du salarié est délicate. On retrouve ainsi la thématique du droit à la déconnexion, récemment érigé en thème obligatoire de négociation par la loi Travail. "Les consignes et les moyens de contrôle doivent être adaptés, affirme Jean-Marc Gabouty. Il n'est pas question de créer un carcan unique pour les entreprises. Il faut tenir compte des contraintes de l'entreprise, du degré de liberté du salarié et de ses différences, qu'elles soient physiques, sociales, culturelles, psychiques... Décréter que tout le monde doit se déconnecter à 19 heures n'a pas de sens".

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S’approprier les outils numériques pour améliorer sa qualité de vie au travail

Fabien Piazzon, consultant en qualité de vie au travail, aide les entreprises et leurs salariés à "co-construire leurs propres solutions autour de la valeur "santé au travail". Il raconte : "un manager peu présent dans les locaux de l'entreprise a élaboré avec ses salariés une application qui demande régulièrement à ces derniers d'estimer leur niveau de stress, de confiance, de colère, d'épanouissement..."

Le numérique peut également servir à entretenir une culture de la santé au travail : "Dans une entreprise comportant plusieurs agences dans toute la France, nous avons organisé un rendez-vous commun pour tout le personnel, explique Fabien Piazzon. Les salariés se sont "affrontés" en temps réel sur un quiz portant sur la qualité de vie au travail, via une application smartphone. Cela a permis de fédérer les équipes".

Sans oublier que ces outils numériques sont un facteur de souplesse pour l'organisation du travail de certains salariés... Quitte à flouter encore la limite entre leur vie professionnelle et leur vie personnelle."Certains managers qui manquent de temps libre pour se former demandent à avoir le contenu de leur formation sur leur smartphone : ils peuvent ainsi prendre connaissance du contenu des modules sur leur temps libre : quelques minutes dans le métro, chez eux… Cela permet de raccourcir le temps passé dans les locaux où se déroule la formation, et de recentrer ce temps sur davantage d’échanges entre les participants". 

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Laurie Mahé Desportes
  editions-legislatives